C’est une mort silencieuse, à l’abri des regards, sous l’ombrage d’un manguier. Le corps sans vie d’un quinquagénaire a été découvert ce vendredi après-midi au quartier Sogbè, dans la commune urbaine de Kankan. Inconnu des riverains, il avait passé près de 24 heures allongé sur un tas de bois destiné à la vente, sans jamais franchir les portes de l’hôpital.
Selon les témoignages recueillis sur place, l’homme avait été repéré dès la veille, jeudi 14 mai, en état critique. « Il ne parlait plus, il était très affaibli », racontent des habitants sous le choc.
Alerté par un enfant du quartier aux alentours de 13 heures, le chef de quartier adjoint de Sogbè, Moussa Sacko, a immédiatement tenté de mobiliser les secours. Son récit, glaçant, retrace les lenteurs et les défaillances d’une chaîne de solidarité qui n’a jamais abouti.
« Je suis d’abord allé à la Croix-Rouge préfectorale. On m’a orienté vers la commune. J’ai trouvé le président de la délégation spéciale, qui a aussitôt appelé l’hôpital régional de Kankan pour demander une ambulance », explique M. Sacko.
Une équipe médicale se déplace sur les lieux. Mais au moment de transporter le malade, les ambulanciers opposent un refus catégorique. Motif invoqué : « Il n’y a pas de place à l’hôpital ».
« Je leur ai dit qu’ils étaient informés. Ils sont repartis, puis ils sont revenus pour lui poser un sérum sur place. Un agent est resté à ses côtés. Quand la perfusion a été terminée, ils ont récupéré leur agent et ils sont partis. »
Vendredi matin, Moussa Sacko repasse par le même endroit. L’homme est toujours allongé à la même place, toujours vivant. Il ne peut que constater l’absence de prise en charge.
Ce n’est qu’après la prière du vendredi, vers 13 heures, que les riverains l’informent du décès. « Tout le monde meurt, mais mourir dans de telles conditions, ce n’est pas bon », déplore l’élu local, qui appelle désormais les autorités à « renforcer les mécanismes de secours et de prise en charge des personnes en détresse ».
À l’annonce du décès, une petite foule s’est rassemblée autour du corps. Personne n’a pu identifier l’homme. Aucun papier, aucun témoin, aucune famille. Juste un inconnu, mort d’avoir été malade au mauvais endroit, au mauvais moment.
Ce drame soulève des questions accablantes sur l’état du système sanitaire guinéen : pourquoi une ambulance venue sur place refuse-t-elle d’évacuer un patient en état critique ? Que signifie « manque de place » pour un être humain agonisant ? Qui décide, sur le terrain, qu’une vie ne mérite pas d’être transportée ?
Joint par téléphone, un responsable de l’hôpital régional de Kankan, qui a requis l’anonymat, a indiqué que « les protocoles d’admission sont stricts » et que « l’établissement n’était pas en mesure de recevoir un patient supplémentaire ce jour-là ». Une explication qui laisse amers les habitants de Sogbè.
Alors que le corps du défunt repose encore sous le manguier en attendant les constats d’usage, le chef de quartier adjoint lance un cri d’alarme : « J’en appelle aux autorités pour qu’elles fassent leur mieux pour ce corps. Mais surtout, qu’elles agissent pour qu’une telle situation ne se reproduise plus. »
Ce drame met en lumière un angle mort de l’aide sociale et médicale d’urgence en Guinée : que faire des personnes vulnérables, isolées, sans famille ni ressources, qui tombent malades dans l’espace public ? Faute de réponse claire, d’autres manguiers risquent de continuer à servir de dernier lit.
Kankan, Mohamed Aly Keita pour Siaminfos.com
