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Cinéma et Culture du Civisme en Guinée: Comment le 7ème Art peut reconstruire le citoyen de type nouveau

Par Aliou Ndoy Bah

Et si la crise du civisme en Guinée trouvait sa solution sur grand écran ? Dans une contribution exclusive, un spécialiste revient sur l’histoire du cinéma guinéen, de l’épopée Syli Cinéma à la création de l’Institut Supérieur des Arts Mory Kanté de Dubréka, pour démontrer que le film n’est pas qu’un divertissement, mais l’outil pédagogique le plus puissant pour refonder la citoyenneté.

CONAKRY – Le civisme, c’est par définition le respect et le dévouement du citoyen pour la collectivité, le respect de la chose publique, la connaissance de ses droits et de ses devoirs. C’est cet ensemble de règles, écrites ou non, qui régule la vie en société. En Guinée, ce pacte est en crise. Comment le restaurer ? La réponse pourrait être le cinéma.

1. Le Cinéma, plus qu’un art, une industrie et un outil

Depuis son invention, le cinéma est à la fois un art populaire, un divertissement, une industrie générant de l’argent, et un média. On le désigne comme le 7ème art parce qu’il a la capacité de véhiculer un message qui touche les sens et l’émotion, comme les 6 arts qui l’ont précédé.

Mais il est surtout un instrument. Il peut servir la publicité, la propagande, la pédagogie, la recherche scientifique. À ce titre, il mérite d’être inscrit dans les priorités nationales comme facteur de développement social et économique.

Avoir une mémoire permet à un peuple d’avoir un avenir. Comme disent les griots, « l’avenir sort du passé ». Le cinéma a cette fonction unique d’actualiser le passé, de l’archiver, de le transmettre pour permettre aux générations de se propulser, à condition qu’on lui donne les moyens de produire des œuvres destinées à être consommées collectivement.

2. Le Cinéma au service du développement durable et du civisme

Le cinéma est un outil privilégié de sensibilisation aux enjeux de développement durable. Il traite de tous les sujets: environnement, climat, cohésion sociale, corruption, incivisme.

Grâce à sa large audience diversifiée, il rend la culture accessible et participe à la démocratisation de la culture. Porteur de messages, il fait évoluer les mentalités. Il nous permet de voir, de nous interroger, de réfléchir, à travers les récits de nos quotidiens, de notre passé historique, qu’il s’agisse de fictions, de documentaires de plaidoyer, de courts ou longs métrages.

En tant qu’industrie elle-même, il s’est approprié ces enjeux: on produit aujourd’hui des films éco-responsables, avec des tournages qui respectent l’environnement, pour sensibiliser le large public.

3. L’Âge d’Or: Quand la Première République inventait le citoyen par le cinéma

Pour comprendre le potentiel du cinéma guinéen, il faut remonter à ses origines. Le cinéma est entré dans nos mœurs avant l’indépendance, d’abord dans des aires aménagées en plein air, puis dans des salles ouvertes par des expatriés.

Le 2 octobre 1958, la Guinée devient la première colonie à rompre avec la France. Le nouvel État veut créer un citoyen de type nouveau. En 1967, 9 ans après l’indépendance, Syli Cinéma est créé. C’est une entreprise d’État pour la production, la distribution et l’exploitation.

Un modèle unique en Afrique: un fonds de soutien à la production est mis en place, les recettes des salles financent les films, toutes les régions ont au moins une salle qui ne désemplit pas. Syli Cinéma comptera plus d’une centaine de salariés et produira une centaine de films entre 1967 et 1984.

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La mission était claire: créer un cinéma national révolutionnaire, militant, engagé. Glorifier les acquis de la Révolution, exalter le sentiment patriotique, renforcer l’adhésion aux principes du Parti-État. Le cinéaste n’était pas un créateur solitaire et marginal, mais un « Artiste du Peuple« , un artisan créatif au service du peuple.

Les documentaires politiques et sociaux, les reportages sur les fêtes nationales et même le théâtre filmé étaient prioritaires sur la fiction. Ces films diffusaient les recommandations du Parti dans les campagnes les plus reculées et reflétaient la mobilisation des citoyens-militants. Le cinéma guinéen devient alors l’un des pionniers d’Afrique subsaharienne.

Malheureusement, une grande partie de cette mémoire audiovisuelle est aujourd’hui détruite, oubliée ou abandonnée, ne laissant aucun repère à la jeunesse.

4. La Rupture: Le passage à vide de la 2ème République

Très vite, les excès politiques, les complots permanents, les arrestations et emprisonnements de cinéastes conduisent à l’isolement.

À l’avènement de la 2ème République en 1984, qui prône la libéralisation, le cinéma n’est plus une priorité. C’est la rupture brutale: tous les édifices culturels et toutes les salles de cinéma sont bradés. Elles deviennent des hôtels, des centres commerciaux, des magasins de matériaux de construction.

La production s’arrête quasiment, par manque de relève et de repères. Le public, lui, est abreuvé d’images extérieures via satellite. Le financement ne venant plus de l’État, les nouveaux cinéastes, souvent résidant à l’étranger, doivent boucler leurs financements via la coopération internationale avant de venir tourner en Guinée.

5. L’Espoir: L’ISAG et le défi du numérique

L’espoir renaît en 2004 avec la création de l’Institut Supérieur des Arts de Guinée, rebaptisé Institut Supérieur des Arts Mory Kanté de Dubréka (ISAG). Plus de quinze promotions de cinéastes sont aujourd’hui sur le marché.

Mais la réalité est dure: peu font des films. La plupart prennent le chemin des télévisions par manque de fonds. Le secteur n’est pas réglementé, faisant le lit de l’amateurisme et de l’anarchie. L’ISAG lui-même manque de professeurs qualifiés, d’infrastructures et d’équipements. Le numérique a inondé le marché de vidéos de mauvaise qualité et la piraterie gangrène la vente des œuvres.

6. Perspectives: Que faire ?

Pour que le cinéma redevienne le premier vecteur de civisme et de développement durable en Guinée, l’auteur propose une feuille de route claire:

1. Réorganiser et réglementer le secteur du cinéma;
2. Créer un Fonds National pour la production de films civiques et citoyens;
3. Rouvrir des salles et construire des complexes multisalles, car « sans salles de cinéma, il n’y a pas de cinéma »;
4. Renforcer les capacités opérationnelles de l’ISAG en formation et en équipements;
5. Utiliser le cinéma dans les écoles pour enseigner le respect du bien public, de l’environnement et des lois.

En somme, pour construire le citoyen de type nouveau à l’heure de la mondialisation, la Guinée doit rallumer les projecteurs de ses salles obscures.

Par Aliou Ndoy BAH

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