CRIEF: ces déclarations de l’ex président de la Cour Constitutionnelle qui confirment « l’absence de traçabilité comptable » sous l’ère Alpha Condé
La chambre de jugement de la Cour de répression des infractions économiques et financières (CRIEF) a été le théâtre d’échanges techniques mais accablants, ce lundi, dans le cadre du procès de Mohamed Lamine Bangoura. Pendant de longues minutes, l’ex président de la Cour Constitutionnelle a été confronté à la gestion des fonds qui transitaient par son institution sous le régime d’Alpha Condé, une gestion qui, selon ses propres aveux, échappait à toutes les règles classiques de la comptabilité publique.
L’interrogatoire, mené tambour battant par Me Pépé Antoine Lamah, avocat de la partie civile (l’État guinéen), a rapidement ciblé le cœur du réacteur : les fonds alloués par la présidence de la République à l’occasion des élections présidentielle, législatives et du référendum constitutionnel.
Face aux questions précises de l’avocat, le prévenu a admis une pratique pour le moins étonnante pour une institution censée incarner la régularité des opérations électorales. « L’utilisation de ces fonds n’a pas fait l’objet de document comptable, mais de procès-verbaux », a reconnu M. Bangoura à la barre, confirmant ainsi l’absence totale de traçabilité comptable classique pour des enveloppes atteignant, selon ses dires, jusqu’à 20 milliards de francs guinéens.
Cette révélation a immédiatement suscité la réaction du conseil de l’État guinéen, qui s’est interrogé sur les raisons d’une telle opacité pour des dépenses liées aux « activités ordinaires de la Cour ».
Pour tenter de justifier ce système, le prévenu a expliqué que ces ressources provenaient directement du président de la République, Alpha Condé, qui les puisait sur son « fonds de souveraineté ». Il s’agissait, selon lui, d’un simple « accompagnement » pour pallier l’insuffisance des dotations budgétaires officielles de la Cour, qu’il a chiffrées à 1,2 milliard de francs par trimestre.
« Ce sont des fonds d’accompagnement. Ce ne sont pas des fonds de l’État », a-t-il insisté, tentant de distinguer ces enveloppes discrétionnaires du budget national.
Une distinction qui n’a pas convaincu le président de la chambre, le juge Yacouba Conté. Ce dernier a interpellé le prévenu sur le conflit d’intérêts majeur que représentait cette manne financière, alors même que le pourvoyeur des fonds, Alpha Condé, était candidat aux scrutins que la Cour était chargée de superviser. « Vous ne trouvez pas ça non orthodoxe du fait que le président soit lui-même candidat et vous octroie un fonds ? », a lancé le juge.
La réponse de Mohamed Lamine Bangoura, assumant la normalité de la pratique institutionnelle sous le régime déchu, a été sans ambages : « Il ne donne pas des fonds en tant que candidat, mais en tant que président. Nous avons des activités à mener et nous n’avons pas de fonds. Il les met à disposition. »
L’audience a également mis en lumière les tensions et les contradictions entre l’ancien président de la Cour et ses ex-collaborateurs. Confronté aux dépositions de ses anciens collègues, dont Dr Ansoumane Sacko, qui l’accusent d’avoir verrouillé le contrôle interne, le magistrat a rejeté en bloc les griefs.
Ses contradicteurs lui reprochent d’avoir transformé le comité de trésorerie en organe fictif, permettant au président (ordonnateur) et au directeur administratif et financier (comptable) de cumuler les rôles, brisant ainsi le principe de séparation des fonctions. « Je mets en œuvre les résolutions de la plénière. Quand la plénière valide un montant, je signe sans augmenter ni diminuer un seul franc », s’est-il défendu, affirmant que tous les conseillers étaient informés de ces pratiques.
Parmi les autres révélations du jour, la gestion du loyer du siège de la Cour a retenu l’attention. L’ex président de la Cour Constitutionnelle a indiqué que ce loyer, dont le montant a grimpé de 8 à 11 milliards, était géré directement par les services centraux de l’État et ne transitaient pas par les comptes de la Cour, une explication qui n’a pas manqué de susciter de nouvelles interrogations sur le contournement des procédures.
À l’issue de cette audience dense, la partie civile a annoncé son intention de demander, le moment venu, la comparution des anciens conseillers ayant siégé aux côtés de M. Bangoura pour confronter les versions.
Le président de la chambre, le juge Yacouba Conté, a finalement renvoyé l’affaire au lundi 9 mars 2026. La prochaine audience devrait être consacrée à la poursuite des débats, à la communication de pièces concernant la deuxième partie civile et à la question des prévenus en fuite.
Bah Mohamed pour Siaminfos.com
