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ÉLECTRICITÉ: ENTRE ÉCHANGES RÉGIONAUX ET DÉFIS DE DESSERTE, LE DOUBLE ENJEU DE LA GUINÉE

La Guinée vend son courant au Sénégal, à la Gambie et à la Guinée-Bissau, alors que Conakry vit au rythme des délestages. Samedi 31 octobre, le député Dr Ousmane Kaba a posé la question qui fâche à l’Assemblée nationale: « Où sont les recettes? » Jeudi 5 novembre, le ministre des Affaires étrangères, Dr Morissanda Kouyaté, lui a répondu, sans le nommer, devant les diplomates: « Des analphabètes qui ont la peau d’intellectuels ». Entre ces deux vérités, le vrai débat énergétique guinéen.

Conakry, 7 novembre 2026 – Il y a des questions qui, à elles seules, résument tout un pays.

Le samedi 31 octobre 2026, lors de la plénière consacrée à l’examen du volet recettes de la Loi de finances rectificative (LFR) 2026, le député Dr Ousmane Kaba, président du PADES et ancien ministre de l’Économie, a interpellé le gouvernement sur un sujet que tout le monde connaît, mais que personne ne chiffre: les exportations d’électricité guinéenne.

Les 3 questions d’Ousmane Kaba

1. Où sont les recettes?

« Où sont les recettes d’exportation d’électricité de Guinée? La Guinée n’exporte pas seulement la bauxite. La Guinée est un grand pays exportateur d’électricité au Sénégal, en Gambie et en Guinée-Bissau. »

Le député affirme avoir demandé à la ministre de l’Économie, Mariama Ciré Sylla, sur quelle ligne budgétaire ces recettes sont enregistrées, sans obtenir, selon lui, de réponse précise.

Et pour cause: dans la LFR 2026, aucune ligne « Recettes d’exportation d’électricité » n’apparaît clairement. Le Parlement vote un budget sans savoir combien rapporte l’OMVG.

Pourtant, les chiffres existent ailleurs. Selon les rapports d’EDG, pour 2024, les encaissements liés aux exportations s’élèvent à 19 415 544 832 GNF, soit environ 19,42 milliards de francs guinéens. Pour 2025, la synthèse des statistiques d’EDG indique 903 GWh d’électricité exportée: 370,5 GWh pour la Gambie, 186,8 GWh pour la Guinée-Bissau, 176,2 GWh pour le Sénégal et 169,5 GWh pour la Sierra Leone.

2. Pourquoi vendre quand Conakry est dans le noir?

« Voilà un pays très paradoxal qui n’arrive même pas à électrifier correctement sa capitale, mais qui vend de l’électricité à trois autres pays. C’est un grand paradoxe. »

Le 1er novembre, au lendemain de son intervention, des jeunes ont manifesté à Kénien après environ 48 heures sans courant. C’est ce vécu quotidien qui donne à la question de Kaba sa force politique.

3. Pourquoi ne pas casser ces accords?

Kaba raconte avoir interpellé, deux jours plus tôt, le ministre de l’Énergie, Laye Sékou Camara, dans les couloirs de l’Assemblée. Réponse rapportée du ministre: « On a hérité de ces accords. La Cinquième République a hérité. »

Réplique de Kaba:

« C’est bien, mais il y a beaucoup d’accords qu’on a pu casser. Pourquoi pas celui-là? »

Sur le fond, il a raison de rappeler l’histoire: le 13 décembre 2019, EDG a signé avec la Senelec, la NAWEC gambienne et l’EAGB bissau-guinéenne, en présence de l’OMVG, trois contrats d’achat d’électricité. Ils réservent aux trois voisins 1 174 GWh par an: 803 pour le Sénégal, 204 pour la Gambie et 167 pour la Guinée-Bissau. L’énergie circule sur la boucle de l’OMVG, une ligne de 225 kV longue de 1 677 km, qui traverse la Guinée de Mali à Boké, en passant par Linsan et Kaléta.

Ce sont donc bien des accords hérités, signés avant la Cinquième République. Mais Kaba pose la bonne question politique: si la Guinée a pu renégocier les contrats miniers, portuaires et routiers, pourquoi ces contrats énergétiques seraient-ils intouchables?

La réponse technique du gouvernement: Mariama Ciré Sylla

Face à Kaba, la ministre de l’Économie, des Finances et du Budget, Mariama Ciré Sylla, a privilégié une réponse technique.

Elle explique qu’il ne s’agit pas de simples ventes, mais d’un « système de partage de connexion électrique » entre la Guinée et ses partenaires.

« Les pays paient bien, bien qu’il y ait des arriérés. La Guinée paie aussi avec des arriérés. Mais ce partenariat a pour objectif de faire du bien, non seulement à la Guinée, mais aussi à d’autres. Les recettes sont utilisées majoritairement pour l’entretien des centrales de l’EDG notamment. »

Techniquement, elle n’a pas tort. La Guinée n’est pas seulement vendeuse, elle est aussi acheteuse. Elle importe de l’électricité du Sénégal le jour, quand le solaire sénégalais est excédentaire, et elle exporte son hydroélectricité la nuit, quand Kaléta et Souapiti tournent à plein. En 2025, elle a d’ailleurs aussi importé 48,4 GWh.

Le problème, c’est que cette réponse technique ne répond pas aux deux questions politiques de Kaba: combien, exactement, en 2026? Et pourquoi cet argent ne passe-t-il pas par le Trésor public, mais reste dans les caisses de l’EDG?

La réplique à peine voilée de Morissanda Kouyaté

Cinq jours plus tard, le débat a quitté l’hémicycle pour prendre une tournure virulente.

Jeudi 5 novembre 2026, lors d’une rencontre avec les diplomates accrédités en Guinée, consacrée notamment à la situation à Siguiri, le ministre des Affaires étrangères, Dr Morissanda Kouyaté, a vivement réagi, sans citer nommément Ousmane Kaba.

« Quand le président Doumbouya a pris le pouvoir, il s’est retrouvé devant quoi? Un pays sans électricité. Et il y a des Guinéens pour dire, devant l’Assemblée nationale, que la Guinée est exportatrice d’électricité alors qu’elle n’a pas d’électricité. Des analphabètes qui ont la peau d’intellectuels. »

La formule a fait le tour des réseaux sociaux. Elle visait clairement, sans le nommer, le député du PADES.

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Sur la forme, la sortie est regrettable. On ne répond pas à une interpellation parlementaire légitime sur la traçabilité budgétaire par une insulte. Le débat mérite mieux qu’un échange d’invectives.

Sur le fond, elle est aussi historiquement inexacte. La Guinée n’était pas « un pays sans électricité » en septembre 2021. Selon les données d’EDG reprises par l’INS, la puissance installée était déjà de 338 MW en 2013-2014, puis Kaléta (240 MW) en 2015 et Souapiti (450 MW) en 2021 ont changé la donne. En 2021, près de la moitié des Guinéens avaient accès à l’électricité.

Ce que Morissanda Kouyaté voulait défendre, c’est le bilan de la Cinquième République. Mais en le défendant ainsi, il a manqué la cible: Kaba ne niait pas les progrès, il demandait où va l’argent.

Le vrai enjeu: Conakry, capitale de l’intégration régionale

Ironie de l’histoire: le lendemain même de la sortie de Morissanda Kouyaté, Conakry accueillait la 21e Assemblée générale du Système d’échange d’énergie électrique ouest-africain (WAPP), présidée ce vendredi 6 novembre 2026 par le Premier ministre Amadou Oury Bah.

Thème: « Consolider le marché régional de l’électricité: un levier de résilience pour l’Afrique de l’Ouest ».

Créé en 1999 par la CEDEAO, le WAPP œuvre à l’intégration des systèmes électriques nationaux. Il compte aujourd’hui 16 membres institutionnels et 60 sociétés membres.

Le directeur général d’EDG-SA, Elhadj Gando Barry, a insisté sur la solidarité énergétique entre les États. Le Secrétaire général du WAPP, Abdoulaye Dia, a rappelé que « la Guinée, avec ses ressources hydroélectriques abondantes, s’impose comme un acteur majeur dans les échanges d’énergie en Afrique de l’Ouest ».

Avec un potentiel hydroélectrique estimé à plus de 6 000 MW, la Guinée entend jouer un rôle majeur. Le ministre de l’Énergie, Laye Sékou Camara, a réaffirmé la volonté du gouvernement de valoriser davantage les ressources nationales.

Le marché régional de l’électricité de la CEDEAO, dont le lancement est prévu au premier trimestre de l’année prochaine, permettra à tous les acteurs de vendre et d’acheter de l’électricité selon les besoins, partout dans l’espace ouest-africain.

La Guinée est donc au centre du jeu. Elle est membre du WAPP, mais aussi de l’OMVG, de l’OMVS et du CLSG qui la relie à la Côte d’Ivoire, au Liberia et à la Sierra Leone.

Mais le défi de la desserte reste entier

Et c’est là que le paradoxe de Kaba reprend tout son sens.

Car le mal guinéen n’est pas tant un déficit de production brute qu’un réseau de transport et de distribution vétuste, sous-dimensionné et rongé par les pertes.

Les chiffres de la Banque africaine de développement sont sans appel: taux national d’accès à l’électricité de 52% en 2024, avec une disparité criante entre le milieu urbain (89%) et le milieu rural (21%). Pertes techniques et commerciales de plus de 30% en 2024. 62,3% des abonnés basse tension sans compteurs. Taux de recouvrement de la clientèle BT de seulement 66% en 2023.

Et surtout, le prix de vente de l’électricité (environ 8 cents USD par kWh) ne couvre qu’environ 35% des coûts de revient (22 cents USD par kWh). Ce qui entraîne un déficit financier structurel d’EDG, qui menace sa viabilité.

Autrement dit: la Guinée peut produire, elle peut exporter, elle peut même importer. Mais tant qu’elle perdra 30% de son courant dans un réseau défaillant, tant qu’elle ne comptera pas ses clients, tant qu’elle vendra à perte, chaque mégawatt exporté paraîtra aux yeux des Guinéens comme un mégawatt volé à Conakry.

Conclusion: Le double enjeu

Le débat Kaba – Kouyaté n’est donc pas un simple duel d’hommes. Il révèle le double enjeu de la Guinée:

1. Ne pas fermer le robinet régional. L’interconnexion est une chance. Fermer l’OMVG serait une erreur stratégique, diplomatique et économique. La Guinée a besoin du solaire sénégalais le jour, comme le Sénégal a besoin de son hydroélectricité la nuit. Le futur marché régional du WAPP est l’avenir de l’Afrique de l’Ouest. La Guinée, château d’eau de la sous-région, ne peut pas s’en retirer.

2. Ne pas laisser les Guinéens dans le noir. Mais aucune intégration régionale ne sera comprise ni acceptée par les peuples si elle continue de s’ériger sur le sacrifice quotidien des consommateurs locaux. La priorité doit être la desserte intérieure: réparer le réseau de Conakry, installer des compteurs, réduire les pertes, rendre l’EDG viable.

Et entre les deux, une exigence que Kaba a eu raison de poser et que Kouyaté a eu tort d’éluder par l’insulte: la transparence.

Publier chaque mois les volumes exportés. Publier les volumes importés. Publier les montants encaissés, les arriérés par pays, et l’utilisation exacte des recettes. Faire passer ces recettes par le budget de l’État, comme toutes les autres recettes publiques.

Car l’électricité n’est pas seulement une marchandise. C’est un service public, payé par la dette publique guinéenne, qui a financé Kaléta et Souapiti. Les Guinéens ont le droit de savoir où va leur courant, et où va leur argent.

Si le gouvernement veut convaincre, il ne doit pas traiter les questions d’« analphabétisme ». Il doit y répondre par des chiffres. C’est à cette condition que la Guinée pourra être à la fois un champion régional de l’électricité et un pays qui éclaire d’abord ses propres citoyens.

AA16, pour Siaminfos.com

 

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