Gorée a son musée. Ouidah a sa Porte du Non-Retour. Et Farenya ? Rien. Pourtant, ce petit village de Boffa fut l’un des plus grands ports négriers d’Afrique de l’Ouest. Un projet de film documentaire, « Sur les pas de l’esclave », veut enfin sortir de l’oubli ce pan de notre histoire et sa figure la plus sulfureuse: la Reine métisse Niara Belli.
A Conakry, on parle de Simandou. À Farenya, on marche sur des os.
C’est le constat brutal mais nécessaire que pose le Département CAVI CINEMA à travers son projet de film documentaire « SUR LES PAS DE L’ESCLAVE« , initié par le réalisateur Aliou Ndoy Bah.
Loin d’être un simple film d’histoire, c’est un double cri d’alarme lancé au pays.
1. Un projet pour le tourisme: Créer enfin les « Routes de l’Esclave » en Guinée
2. Un devoir de mémoire: Dire ce que Farenya a été, pour que la diaspora noire d’Amérique sache enfin d’où elle vient.
Aujourd’hui, un Afro-Américain de Caroline du Sud qui fait son test ADN a de fortes chances de voir apparaître « Rio Pongo – Guinée« . Il ne le sait pas, mais ses ancêtres sont très probablement passés par Farenya. Et la Guinée n’a rien à lui montrer.

Farenya: Le ventre de la traite en Guinée
L’histoire que le film veut raconter est celle d’une machine parfaitement huilée qui a duré du XVIe au XIXe siècle.
Tout commence avec l’arrivée des Portugais. Ils s’installent, prennent des femmes Soussou, et donnent naissance à une nouvelle classe: l’aristocratie métisse des « Signares« . Biologiquement métisse, culturellement hybride, économiquement toute-puissante.
Cette aristocratie crée un système: En amont, dans le Foutah Djallon et le pays Mandingue, des royaumes négriers organisent des razzias. Des hommes, des femmes, des enfants sont capturés et doivent marcher pendant des semaines, des mois, le long de routes secrètes jalonnées de caravansérails, jusqu’à la côte.
À l’arrivée à Farenya, l’horreur continue: tri, parquage, traitements occultes pour « casser » les récalcitrants, puis embarquement discret depuis le petit port de Farenya vers Bangala, puis vers les grands bateaux négriers au large, direction Gorée, puis les Caraïbes, Cuba, et surtout la Caroline du Sud.
Des milliers sont partis de là. Et personne ne le raconte.
Niara Belli: Belle, occulte, et impitoyable
Au centre de ce commerce, une femme va régner sans partage. Son nom européen est *Elisabeth Bailey Gomez*. Son nom guinéen restera dans l’histoire: Niara Belli.
Fille d’Emmanuel Gomez, chef aristocrate métis de Bakia, née en 1790, elle est décrite comme d’une beauté stupéfiante, mais surtout dotée d’une intelligence politique et d’une puissance occulte qui faisait trembler les chefs.
En 1803, elle épouse le capitaine américain Edouard Laiburn. En 1809, en femme d’affaires visionnaire, elle choisit Farenya pour établir son empire. Elle s’associe à John Orland Junior, l’héritier du plus grand comptoir négrier du Rio Pongo, fondé par son père anglais de Liverpool.
Le couple contrôle tout: Farenya pour la collecte, la Caroline du Sud pour la vente.
Même quand le monde bascule, quand en 1812 la guerre anglo-américaine éclate et que l’Angleterre commence à patrouiller les côtes pour appliquer l’abolition, Niara Belli ne plie pas.
Son mari s’occupe des convois, elle, elle s’occupe de la guerre. Elle lève une armée privée, équipée d’armes modernes importées d’Amérique, affranchit Farenya de l’autorité de Sakhabadé, construit un palais-forteresse, soumet tous les chefs alentours et fonde un véritable Royaume.
Pendant que les Anglais la traquent, elle s’allie aux Français, qui n’ont pas encore aboli, et blanchit son argent en se lançant dans le café, l’huile de palme et l’arachide.
Elle est à la fois la dernière grande négrière et la première grande femme d’affaires moderne de Guinée. Elle meurt en 1879, à Farenya, où sa tombe et les ruines de son palais sont toujours là.
La question qui fâche
Et c’est là que le projet de film devient interpellateur.
Que vaut notre discours sur la promotion du tourisme national quand le site le plus chargé d’histoire pour la diaspora mondiale est à l’abandon ?
Le Sénégal gagne des milliards grâce à Gorée. Le Bénin attire le monde entier avec Ouidah. La Guinée, elle, possède Farenya. Et Farenya n’a ni musée, ni route goudronnée, ni plaque commémorative.
« Sur les pas de l’esclave » n’est donc pas qu’un film à financer. C’est un miroir qu’on nous tend.
Allons-nous continuer à laisser les vestiges du palais de Niara Belli s’effondrer sous les mangroves, ou allons-nous enfin assumer notre histoire, même la plus sombre, pour en faire un levier de développement et de réconciliation avec nos frères de la diaspora ?
Le devoir de mémoire ne peut pas attendre.
Par A16, pour Siaminfos.com
_D’après le synopsis original de Aliou Ndoy Bah, Scénariste/Réalisateur – Département CAVI CINEMA_
