« Seuls, on subit. Ensemble, on existe »: à Bamako, Aboubacar Camara appelle les médias africains à une coopération médiatique africaine
Face à l’hégémonie des géants du numérique et des rédactions occidentales, les maisons de la presse africaines sont appelées à sortir de leur isolement. Lors du Forum Panafricain des médias à Bamako, Aboubacar Camara, président du Conseil d’administration de la Maison de la presse de Guinée, a lancé un vibrant plaidoyer pour une mutualisation sans précédent des moyens, des compétences et des récits.
Les médias africains traversent une zone de fortes turbulences. Chaque rédaction, prise isolément, risque l’asphyxie. C’est le constat lucide dressé par Aboubacar Camara, invité du Forum Panafricain des médias de Bamako, dans un discours qui a fait l’effet d’un électrochoc.
« Seuls on subit, ensemble on existe », a-t-il martelé, résumant en une formule l’urgence d’une coopération médiatique panafricaine.
Selon M. Camara, les salles de rédaction du continent butent sur trois murs identiques.
· Le mur économique : près de 80 % des investissements publicitaires numériques sont aspirés par Google et Meta, sans jamais financer un seul média local.
· Le mur technologique : l’accès aux satellites, à l’intelligence artificielle et aux plateformes de données (CDN) reste hors de portée pour un titre isolé.
· Le mur narratif : CNN, France 24 et Al-Jazeera multiplient les bureaux en Afrique, tandis que les rédactions africaines se contentent trop souvent de reprendre leurs dépêches.
« Un média malien seul ne peut pas couvrir l’AES. En revanche, dix médias de l’AES mutualisés, oui », a-t-il asséné.
Loin d’un effacement des lignes éditoriales, la mutualisation proposée est avant tout technique et stratégique. Elle porte sur trois volets :
1. Les coûts lourds : une régie publicitaire commune en Afrique de l’Ouest pour négocier face à Meta, une plateforme technique partagée (serveurs, CDN, application mobile), et des correspondants mutualisés – un journaliste basé à Bamako travaillant pour cinq médias de la sous-région.
2. Les compétences : une cellule de fact-checking commune à l’AES et à la CEDEAO, ainsi que des formations mutualisées en sécurité numérique, journalisme de données et IA.
3. Le contenu : une banque d’images et de vidéos intitulée « L’Afrique vue par les Africains », et des émissions coproduites diffusées simultanément sur plusieurs chaînes.
Interrogé sur les craintes de voir la concurrence éditoriale étouffée par cette approche, le directeur général du groupe Cavi médias a été clair : « Aujourd’hui, nos médias ne se font pas concurrence entre eux. Ils se font tuer ensemble par Meta, par les banques d’images à 450 dollars par mois, par les CDN inaccessibles. »
Et d’ajouter : « Mutualiser les coûts techniques, ce n’est pas supprimer la concurrence éditoriale. C’est s’assurer qu’on arrive tous vivants au combat éditorial. On mutualise la tranchée, mais chacun garde son fusil et sa façon de tirer. »
Aboubacar Camara a cité plusieurs modèles réussis. « Au Kenya, trois groupes concurrents (Nation Media Group, Standard Group et Royal Media Services) ont créé une régie publicitaire commune face à Google et Facebook, parvenant à conserver 40 % de valeur supplémentaire dans le pays. En Afrique du Sud, SABC, eNCA et Newzroom Afrika ont mutualisé images et correspondants pendant la pandémie de Covid-19 ».
En Afrique de l’Ouest, l’URTEL (Union des Radios et Télévisions Libres) dispose déjà d’un pool d’échanges de reportages entre huit pays, mais celui-ci tourne au ralenti faute d’une plateforme technique moderne, indique notre interlocuteur.
Le président de l’Union des Radiodiffusions Libres de Guinée (URTELGUI) a formulé une proposition concrète à ses pairs : « Créons avant décembre 2026 une Coopérative technique des médias africains avec trois produits simples : une régie publicitaire commune, une plateforme de fact-checking, une banque d’images panafricaine. Petits pas, grands résultats. »
Dans cette architecture, les Maisons de la presse ne sauraient se réduire à de simples bâtiments administratifs. Elles doivent, selon M. Camara, devenir « l’orchestratrice et le tiers de confiance », hébergeant les plateformes techniques, gérant la régie commune et centralisant la solidarité entre rédactions.
« Quand un journaliste est arrêté au Burkina ou ailleurs, les autres médias africains relaient, défendent, prêtent leurs antennes. On ne laisse personne tomber », a-t-il insisté.
Aboubacar Camara a conclu son intervention par un appel solennel au panafricanisme : « Mettons au-delà de tout soupçon l’intérêt intrinsèque de notre métier au service exclusif de l’Afrique et des Africains. »
Son slogan résonne désormais comme un manifeste : « Je ne veux pas que mon voisin de média ferme pour que je vive. Je veux qu’on vive tous les deux pour que l’Afrique gagne. »
Reste à savoir si les acteurs des médias africains sauront dépasser leurs méfiances pour transformer cette vision en réalité. La réponse se jouera dès les prochains mois, après cette rencontre de Bamako.
Bamako, Bah Mohamed pour Siaminfos.com
